Mes archives de terrain

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Mes archives Le projet de médiathèque Une interface conviviale Accès aux archives

Certes, déposer mes archives audio sur internet les rend accessibles à un large public. Cependant, il demeure une catégorie de personnes qui n'y a pas accès : les locuteurs eux-mêmes, ceux qui précisément ont partagé avec moi leurs langues et leur cultures. En effet, les îles où je travaille (en particulier les îles Torres et Banks au nord Vanuatu) n'ont pas d'électricité – a fortiori pas d'ordinateurs ni de connexion internet. Ce n'est que depuis 2009 que les téléphones portables ont vu leur apparition aux îles Banks; mais la couverture internet est généralement absente ou très coûteuse.

Rapatrier mes archives audio

J'ai toujours souhaité rapporter aux communautés mes enregistrements, afin qu'un maximum de gens puisse y accéder facilement à tout moment. Au fil des années depuis mon premier terrain en 1997, à mesure que j'entendais les tristes nouvelles de la disparition des anciens, je songeais souvent combien leurs familles aimeraient pouvoir entendre, à nouveau, ces “voix chères qui se sont tues”. Parfois, j'envoyais des cassettes à certaines familles, mais je savais que ce ne serait pas là une solution viable : avec 260 personnes enregistrées, il me serait techniquement impossible de créer des copies de tous sur cassettes ou sur CD, et de les acheminer à chaque famille. Je devais donc chercher une autre solution.

Inspiré en 2008 par l'expérience de mon ami Nick Thieberger à propos d'enregistrements en Efate du Sud (une autre langue du Vanuatu), j'ai eu l'idée de créer une sorte de collection audio qui serait en accès libre pour les communautés. Naturellement, j'avais archivé mes enregistrements au Centre Culturel du Vanuatu, situé dans la capitale de Port Vila ; mais pour les villageois habitant les îles au nord de l'archipel, mes enregistrements y étaient encore inaccessibles.

launchLa seule possibilité était donc de déposer des collections audio dans les villages eux-mêmes. Graver des CD n'aurait pas été la meilleure solution – d'abord, parce que ma collection complète aurait rempli 79  CD audio, et de toute façon les lecteurs de CD sont rares dans les îles. Une meilleure solution était de profiger profiter du format mp3, tant il est vrai que les lecteurs mp3 – ou les téléphones portables avec fonction mp3 – ont déjà commencé à se développer dans certaines îles. Afin de chercher facilement parmi le millier de fichiers audio, l'outil informatique devenait indispensable : aussi décidai-je que les enregistrements seraient déposés dans un ordinateur, installé quelque part dans l'archipel.

Dans la mesure où mes enregistrements provenaient de 40 villages différents, encore fallait-il choisir un lieu approprié pour installer cet ordinateur. Il est vite apparu que le meilleur endroit serait l'île de Motalava :

  • parce que c'est là que j'ai réalisé la majorité de mes enregistrements de terrain (50,3% !) ;
  • parce que cette île est la plus peuplée de tout l'archipel des Banks-Torres, ce qui renforce l'impact social de mes enregistrements ;
  • parce que la présence de plusieurs écoles sur cette île attire des écoliers des îles voisines (Hiw, Ureparapara, Vanua Lava, Gaua…) ; ces jeunes gens auraient alors accès aux collections, et pourraient éventuellement les rapporter à leur village d'origine.

 

La mise en place du Centre culturel Torres–Banks

launchMes rêves ne se seraient pas réalisés sans le soutien de M. Georges Cumbo, directeur de l'Alliance Française de Port Vila. Au moment même où j'organisais mon projet, Georges était en train de développer un réseau d'annexes de son institution, créant des bibliothèques publiques dans différents endroits de l'archipel [lien] – y compris à Motalava. Cette “Annexe de l'Alliance Française” ou “faré francophone”, installée dans le principal village Lahlap (Ngerenigmen) et inaugurée en 2010, allait naturellement héberger mon projet d'archives audio. Mes efforts de préserver les langues locales étaient d'ailleurs conformes à la nouvelle devise de la Francophonie: “préserver la diversité culturelle et linguistique”.

L'Alliance Française (qui m'avait déjà aidé par le passé à imprimer quelques exemplaires de livres d'alphabétisation) a financé l'acquisition d'un nouvel ordinateur, ainsi que de panneaux solaires et autre matériel nécessaire, notamment pour mon projet d'archives audios. En avril 2011, je me suis ainsi rendu à Motalava pour lancer officiellement la première médiathèque de l'île. J'y apportais 90 heures d'enregistrements audio en 18 langues différentes. Du fait que ces langues représentent la diversité linguistique de l'ensemble de la province des îles Torres et Banks, la médiathèque a été rapidement baptisée “Centre Culturel des îles Torres–Banks”.

Les fichiers sont désormais installés localement, sur le disque dur de l'ordinateur de la médiathèque, où ils peuvent être consultés gratuitement. Ils paraissent dans une interface conviviale que j'ai conçue spécialement pour l'occasion. launchEn outre, j'ai achété deux lecteurs mp3 (type iPod), que j'ai offerts à deux familles qui m'avaient énormément aidé pendant toutes ces années ; mes 1000 enregistrements de terrain (3,3 Go) tenaient dans un seul lecteur mp3. À cette même occasion, j'ai aussi fait don de mes photos, ainsi qu'une copie de notre film documentaire sur la musique, également tourné sur l'île de Motalava. Enfin, tous ces objets multimédias s'accompagnaient d'exemplaires imprimés de mon dictionnaire Mwotlap, et de livres d'alphabétisation en 10 langues différentes de l'archipel des Banks et Torres. Ces matériaux ont tous été accueillis chaleureusement par les chefs de la communauté : ils y ont vu une précieuse contribution à l'effort de préserver non seulement les langues, mais aussi la littérature orale, les chants et les arts musicaux de toute une région.

Le Centre culturel Torres–Banks est désormais bien vivant, bien installé dans le village de Lahlap, et consciencieusement géré par mon ami Edgar Howard (photo). Je souhaite longue vie à ce centre culturel régional, espérant qu'il se développe dans les années à venir.

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©   Alexandre FRANCOIS 2017