Un linguiste à Vanikoro

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Le souvenir du naufrage de 1788

 

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Interview parue dans le mensuel Historia, Juillet 2005.

 

Alexandre François, ethno-linguiste rattaché au CNRS, membre de l'expédition Vanikoro 2005 a mené une enquête sur la présence de survivants du naufrage au travers de la tradition orale.
 
Historia - Quels sont les éléments attestant l'existence d'un camp de l'expédition Lapérouse sur l'île de Vanikoro?
Alexandre François - On sait depuis les premiers récits de tradition orale recueillis en 1827-1828, qu'il y aurait eu des rescapés du naufrage ayant vécu sur l'île de Vanikoro pendant plusieurs mois. Mais les traces archéologiques du « camp des Français » n'ont été localisées qu'en 1999, par l'équipe de l'archéologue Jean-Christophe Galipaud. En fouillant au village de Païou, situé juste en face des sites des deux naufrages, l'équipe a mis au jour une très forte concentration d'objets du XVIIIe siècle (pièces de monnaie, instruments de mesure, porcelaine de Chine ramenée lors de l'escale de Lapérouse à Macao).

H. - Vous avez basé vos recherches sur la tradition orale. Que ressort-il des témoignages?
A. F. - En Mélanésie, la mémoire orale se transmet de génération en génération, principalement par les chefs de villages et les individus les plus âgés. Une première étape pour moi a consisté à m'initier aux quatre langues encore parlées à Vanikoro : le teanu (pratiqué aujourd'hui par l'ensemble des Mélanésiens de l'île, environ 800 personnes), le lovono (seulement cinq locuteurs) et le tanema (quatre locuteurs) ; auxquelles il faut ajouter le tikopia, la langue des 200 colons polynésiens. Au fil de mes rencontres, j'ai pu recueillir une bonne douzaine de récits concernant le naufrage de Lapérouse. Tous les témoignages attestent la présence de survivants sur l'île. Ces informations corroborent des récits qu'avait pu recueillir Dillon en 1827. Les récits confirment que les rescapés auraient oeuvré à la construction d'un bateau de secours, construit à partir des restes d'une des deux épaves. On parle aussi de signaux de fumée émis à partir d'une cheminée pour avertir les éventuels navires de passage. Certains villageois mentionnent des noms de lieux jusqu'ici jamais cités et restés inexplorés par les archéologues. C'est le cas d'un petit îlot du nom de Filimoe sur lequel des rescapés français auraient passé un certain temps. Alors que les relations du XIXe siècle évoquent des massacres ou des actes de cannibalisme perpétrés par les indigènes sur les rescapés, les divers récits que j'ai recueillis auprès des Mélanésiens les nient catégoriquement. En revanche, la version polynésienne du sud de Vanikoro, où vivent des colons originaires de Tikopia, prétend que leurs ancêtres, présents sur l'île au moment du naufrage, auraient massacré l'ensemble des rescapés. Quand on sait combien ces colons polynésiens convoitent l'île de Vanikoro, on peut les soupçonner ici d'avoir réécrit l'histoire à des fins politiques. En effet, la version qu'ils donnent prouverait leur enracinement sur l'île depuis des siècles, justifiant ainsi leur politique d'implantation.
 
 

Propos recueillis par Eric Pincas
 

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