Un linguiste à Vanikoro

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Le souvenir du naufrage de 1788

 

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Chronique “Yu savé Lapérus?” (“Connaissez-vous Lapérouse” en langue pidgin), parue dans le quotidien Libération en mai 2005, pendant la durée de l'expédition.

 
 
 

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Yu savé Lapérus?*
L'île aux trésors
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Par Alexandre FRANCOIS
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samedi 07 mai 2005 (Liberation - 06:00)
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Deux cent dix-sept ans après la disparition de La Pérouse, une expédition, conduite par la Marine et l'association néo-calédonienne Salomon, est partie sur les traces du navigateur. Le linguiste Alexandre François raconte cette aventure.

* «Connaissez-vous La Pérouse ?» en langage pidgin.
 

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L'esprit encyclopédique, qui animait les circumnavigations du siècle des lumières, permit à de nombreux savants d'embarquer à bord de la Boussole et de l'Astrolabe. Les découvertes que ces naturalistes ­ botanistes, zoologues, géographes ­ ont pu accomplir aux quatre coins du Pacifique furent transmises à la France pour la dernière fois au cours de l'escale au Kamchatka. Tout ce que l'expédition Lapérouse a pu ensuite recueillir d'échantillons, d'objets, de notes manuscrites, au cours des ultimes étapes en Australie et en Nouvelle-Calédonie, a été perdu au cours du naufrage de 1 788.

En fouillant les épaves en mer ou le camp des Français, nos équipes de recherches gardent toujours l'espoir de retrouver ces précieux souvenirs recueillis par les savants du passé, traces de ces lointaines rencontres entre France et Océanie. Qui sait, quelques flacons brisés, des objets égarés, des carnets enfouis ? Cette semaine, la découverte de fragments de papier, même sans écriture, ranime notre flamme.

Au cours de mes séjours dans les villages mélanésiens en vue d'apprendre les trois langues de Vanikoro, j'explique au chef Thomas ce que nous cherchons. A ma grande surprise, il me prend alors par le bras, m'invite à m'asseoir sous un arbre, et me conte une histoire que lui racontait sa grand-mère. «Il était une fois des Blancs, rescapés d'un naufrage, qui, avant de repartir en mer à bord d'une chaloupe de fortune, confièrent un coffre à une jeune fille de l'île...» Le récit mentionne bien «Laperus», mais reste muet sur ce qu'il serait advenu de ce coffre mystérieux, enterré quelque part, on ne sait trop où.

En quête d'autres rencontres, je décide de passer une semaine au village de Temuo, à l'autre bout de l'île. C'est là, en effet, que vivent aujourd'hui les principaux détenteurs de la tradition orale, véritables «bibliothèques vivantes» qui continuent à transmettre l'histoire de leur peuple. Chaque ruisseau, chaque vallon, chaque amas de rocs a son nom, et sa légende. Parmi les cent récits que l'on se raconte en famille, à la nuit tombée, figure celui de deux navires immenses, naviguant de conserve, qui un jour vinrent s'échouer au large de Paiou. Passant d'une maison à l'autre, je passe mes journées à faire resurgir les souvenirs dans les mémoires, et à les transcrire dans les langues. Ce sont en fait plusieurs récits, plusieurs traditions parallèles. Homérique, James Pae me raconte comment les villageois, paniqués à la vue de ces deux «pirogues géantes», invoquèrent Filisao, le dieu des cyclones et des océans, pour qu'il lance sur elles une tornade et les projette dans les abîmes. Le chef suprême Ben Tua, 85 ans, relate les moindres détails de la rencontre avec les rescapés : les échanges de verroteries et d'hameçons contre l'accès aux champs de taros, la construction d'un navire de secours à l'aide de fascinants outils en métal, et même une hypothétique fin heureuse, qui eût vu les marins regagner leur pays et Lapérouse mourir en France.

Que penser de tous ces récits ? Nous apportent-ils des indications pour orienter nos fouilles ? Ici, l'approche cartésienne serait probablement déçue, et tenter de démêler le vrai du faux se révélerait une vaine entreprise. Pour pouvoir ainsi traverser les générations, ces souvenirs ont dû revêtir les habits de la fable, se charger de merveilleux, se transformer en mythes. J'ai sous les yeux la même alchimie qui, de la guerre de Troie fit naître l'Iliade et l'Odyssée.

Grisant vertige des civilisations, si différentes et si semblables. Pour moi, c'est là qu'il est, le trésor de Vanikoro.



Alexandre FRANCOIS
pour l'association Salomon

 
 

 

 

 

 
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