Promenade ethnolinguistique à Motalava

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Nuit
Un mythe de Motalava:
L’origine de la Nuit

 

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  • Le mythe en français

Le mythe de la Nuit

©  A. François 

Il s'agit d'un beau mythe extrait du cycle d'Ikpwet (‘Iqet’ dans l'orthographe originale). Ikpwet est une figure légendaire de la région, appelée Kpwat ou Kpwet dans les six autres îles du groupe des Banks qui forment son pays. En réalité, Ikpwet est moins un dieu à proprement parler (aucun culte ne lui a jamais été rendu), qu'un héros fondateur, démiurge à ses heures, mais aussi – dans d'autres parties du cycle – figure espiègle et drôle, adepte de la malice et de la ruse face à la force brute des ogres et démons (natmat). Vous pourrez également retrouver un autre épisode de la saga d'Ikpwet sur cette page.

Cet épisode du cycle, assez peu connu d'ailleurs, nous est raconté par Taitus Lolo (≈1935–†2011), à la fois puits de culture dans son île de Motalava, et l'un des rares aussi à avoir poussé ses voyages hors de l'archipel, jusqu'à la Sydney des Blancs. Son grand-père, John Alfred Vahlapqo, fut un de ceux que les Blancs enrôlèrent, moins de gré que de force, pour aller travailler sur les plantations de coton du Queensland (Australie) : c'était le Black-birding, sorte de traite des Noirs du Vanuatu qui dura quelques décennies autour de 1900, et qui s'éteignit heureusement assez tôt.

Taitus Lolo nous raconte ici l'origine de l'alternance entre la Nuit et le Jour ; au passage, ce mythe a aussi une valeur étiologique, celle de fournir une explication légendaire à une expression de la langue mwotlap.

 

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Le mythe en mwotlap

La traduction française

  1. Tog tog i van en, ige ta-Bankis kē en, am̄ag en.
  2. Kēy et ēglal te nele, kēy et ēglal te so Got ave ; ba kēy nēglal vēlēs a~ so Got nonoy a Iqet.
  3. Tō so Iqet en, ikē noGot nonoy. Ba Iqet en, kē mitin̄ a~ napnō del me Bankis kē.
  4. Ba kē mitin̄ namyam, lok me Bankis kē ; bastō, kē mitin̄ net van alon en.
  5. Ige et van alon en, kē nitin̄ bah mey nōk e wa niōl van nahan. Kē nitin̄ bah net mey nōk e wa niōl van nahan.
  6. So kē mitin̄tin̄ net geh en, kē mōl qēt nahay nen en wa ~ ikē Iqet kē mitin̄ nalqōvēn nonon, nahan Rōlēy, bastō tita nonon Qatgoro.
  7. Ba tō kē mitin̄ ige nonon en, kēy son̄wul nanm̄e vōyō en tiwag mi kē, nahay en, no nēglal lapgetō Tagay Lolmeyen, Tagay Doles, Tagay Lolqōn̄, Tagay Qētvōn, ~ Tagay ēgēglal ~
  8. bastō nahan ige yatkelgi en, nalēk mōqōn̄.
  9. Ba kēy motogtog van en, ba kēy togtog tō qele nen, ba kēy togtog ēwē qele anen.
  10. Kēy et ēglal te so mahē qōn̄ qele ave, mahē meyen qele ave ; ba kēy motogtog nen e, ba Iqet nivap van hiy kēy, wo "Eey ! Makōh, nok van lok soksok hap me, tō ak tō vētmahē niqōn̄, mahē nimyen."
  11. Ba kē mavan hōw Avap en, kē mavan tēy me wa ~ nututu tam̄an vitwag ; ba tō kē melep namavin.
  12. Ba kē melep namavin me nen, van me nen e, vap van hiy kēy wo "Sōwlē ! Kimi yon̄teg qiyig agōh ! Nok lep vētmahē ~"
  13. ~ tō kē melep namavin, nututu tam̄an, ba tō kē melep se nōqōn̄. Kē melep nōqōn̄.
  14. Tō kē mavan me nen e, kē mavap van so "Mahē niqōn̄, mahē nimyen !"
  15. Ba kēy so "Mahē niqōn̄ qiyig en, kē mak qele ave ?"
  16. So "Kimi yon̄teg qiyig van namtami qiyig so ~ niakakteg qiyig en, atmi vatqep namtami e tō mitiy."
  17. Mey nen, mahē niqōn̄ ēgēn.
  18. "Ba tō kemem tamatyak lok qele ave ?"
  19. Ba kē so "Makōh ! Nage nan agōh, nututu agōh. Nututu so mokokyet en, bastō kē so mōlōl / nututu so mōlōl en, so nikokyet en, bastō kimi matmatyak ēgēn."
  20. Kēy wo "Itōk."
  21. Tō kēy haghag van, mahē niyēpyep nen, kēy gengen bah nen, kēy et van qele kē :
  22. kēy haghag van, wa hē nen wo "Uuh! Namtek nakteg qiyig ?"
  23. Kē wo "Vatqep !" ewa mey nen vatqep namtan.
  24. Ewa nimtiy e, yon̄teg van qele kē nēmdēn niweweh.
  25. E kē mowow van qele nen van van, kēy del memtiy qēt ; van i van i van e wo ~ kē nihatig hag nen tō kēy yon̄teg qele kē a nututu nikokyet. Kē wo "Kokoo koo !"
  26. Kē wo "Ale, matmatyak ēgēn, yēhē, atmi matmatyak !"
  27. Kēy matmatyak.
  28. Ba mey nen en, kē melep namavin e, ba kē niteptep woywoy a mahē qōn̄ en ; kē nitep hag alge en.
  29. Tō kē niteptep woywoy qele gōskē ewo tō namahē e/ tō nemey nitep ēgēn, tō ~ navap nononmem a/ nagatgat nonmem a ~ lok me Bankis kē e, so "nemey nitep", so mey nen a veg a Iqet a kē a metep tō en.
  30. Kē metep tō namlēg qele nōk e tō mahē nimyen, tō nututu nikokyet.
  31. Tō bah ēgēn, tō kēy tog ēgēn.
  1. Il était une fois les peuples des îles Banks, autrefois.
  2. Ils n'avaient pas encore de lois, ils ne savaient pas où était Dieu ; le seul Dieu qu'ils connaissaient, c'était le leur : Ikpwet.
  3. Ikpwet, c'était donc leur dieu à eux. Et c'est lui, Ikpwet, qui créa toutes les îles ici dans les Banks.
  4. Et après avoir créé le monde, ici du côté des Banks, il créa les hommes et les y fit entrer.
  5. Pour faire entrer les hommes dans le monde, il en créait un puis lui donnait un nom, il en créait un autre, puis lui donnait un autre nom.
  6. Et lorsqu'il eut créé tous les hommes, il finit de leur donner tous leurs noms, et puis – c'est aussi lui, Ikpwet, qui créa sa propre femme, Roley. Et sa mère s'appelait Kpwatgoro.
  7. C'est ainsi qu'il créa les siens. Autour de lui ils étaient douze : ils avaient pour noms, si je me souviens bien, Compagnon l'Esprit-Vif, Compagnon Feuille-de-Bambou, Compagnon l'Esprit-Lent, Compagnon la-Teigne, Compagnon Savant …
  8. Ensuite, il y a certains noms que j'ai oubliés.
  9. Ils demeurèrent un certain temps comme cela, sans trop savoir quoi faire.
  10. Ils ne savaient pas comment était la nuit, comment était le jour ; et comme ils restaient là sans rien faire, Ikpwet se tourna vers eux, et dit "Eh, les amis ! Ne bougez pas, je m'en vais chercher quelque chose, pour faire venir la nuit et le jour."
  11. Il se rendit vers l'Ouest, dans l'île d'Avap, d'où il ramena un coq, ainsi qu'une pierre d'obsidienne.
  12. Lorsqu'il revint avec tout cela, avec l'obsidienne, il s'adressa à ses frères, et dit : "Bon ! Vous allez écouter ce que je vais vous dire. Je vais faire venir ~":
  13. ~ Ah oui, j'oubliais, il était allé chercher une pierre d'obsidienne, un coq, et aussi la Nuit. Il est allé chercher la Nuit.
  14. Lorsqu'il fut revenu, il leur déclara "Vienne la nuit, vienne le jour !"
  15. Eux demandent "Mais Vienne la nuit, qu'est-ce que ça veut dire ?"
  16. Et lui : "Tout à l'heure, quand vous sentirez que vos yeux, comment dire ? qu'il leur arrive quelque chose, alors vous devrez les fermer, et puis dormir."
  17. Voici la nuit qui s'approche.
  18. "Mais au fait, comment nous réveillerons-nous ?"
  19. Il leur répond "Ne vous en faites pas. Voici la solution : le coq que voici. Lorsqu'il fera cocorico, je veux dire lorsqu'il se mettra à crier, à chanter cocorico, ce sera pour vous le moment de vous réveiller."
  20. "Entendu", disent-ils. 
  21. Restés assis tandis que le soir tombe, ils finissent leur dîner, et soudain se rendent compte :
  22. "Oh là là ! (s'écrie l'un d'entre eux). Qu'est-ce qui arrive donc à mes yeux ?"
  23. Ikpwet lui dit "Ferme-les !", et le voilà qui ferme les yeux.
  24. Alors il s'endort, et sent que son nez se met à ronfler !
  25. Et comme cela continuait pendant un certain temps, eux aussi finirent par tous s'endormir. Ils dormirent ainsi longtemps, longtemps ~ jusqu'au moment où Ikpwet se leva, et où ils entendirent le coq chanter. Cocorico ! Cocorico !
  26. "Allez, c'est l'heure de vous réveiller, réveillez-vous donc !"
  27. Et ils se réveillèrent.
  28. C'est à ce moment-là qu'Ikpwet saisit son obsidienne, et se mit à déchirer la Nuit, dans toute sa longueur. Il déchira le ciel, là-haut.
  29. Et comme il déchirait la nuit dans toute sa longueur, l'aurore fit son apparition. Et justement, notre expression à nous, dans notre langue ici aux Banks, que "l'aurore déchire" pour dire "le jour se lève", elle vient d'Ikpwet, car c'est lui qui déchira le ciel ce jour-là.
  30. Et lorsqu'il eut ainsi déchiré l'obscurité, le jour se fit, et le coq chanta encore une fois.
  31. Et voilà, c'est fini, et leur vie continua ainsi.

Il était une fois les peuples des îles Banks, autrefois.

Ils n'avaient pas encore de lois, ils ne savaient pas où était Dieu ; le seul Dieu qu'ils connaissaient, c'était le leur : Ikpwet.

Ikpwet, c'était donc leur dieu à eux. Et c'est lui, Ikpwet, qui créa toutes les îles ici dans les Banks.

Et après avoir créé le monde, ici du côté des Banks, il créa les hommes et les y fit entrer.

Pour faire entrer les hommes dans le monde, il en créait un puis lui donnait un nom, il en créait un autre, puis lui donnait un autre nom.

Et lorsqu'il eut créé tous les hommes, il finit de leur donner tous leurs noms, et puis – c'est aussi lui, Ikpwet, qui créa sa propre femme, Rôlêy. Et sa mère s'appelait Kpwatgoro.

fleurs

©  Sawako François 

C'est ainsi qu'il créa les siens. Autour de lui ils étaient douze : ils avaient pour noms, si je me souviens bien, Compagnon l'Esprit-Vif, Compagnon Feuille-de-Bambou, Compagnon l'Esprit-Lent, Compagnon la-Teigne, Compagnon Savant …
Ensuite, il y a certains noms que j'ai oubliés.

Ils demeurèrent un certain temps comme cela, sans trop savoir quoi faire.

Ils ne savaient pas comment était la nuit, comment était le jour ; et comme ils restaient là sans rien faire, Ikpwet se tourna vers eux, et dit "Eh, les amis ! Ne bougez pas, je m'en vais chercher quelque chose, pour faire venir la nuit et le jour."

Il se rendit vers l'Ouest, dans l'île d'Avap, d'où il ramena un coq, ainsi qu'une pierre d'obsidienne.

 

Lorsqu'il revint avec tout cela, avec l'obsidienne, il s'adressa à ses frères, et dit : "Bon ! Vous allez écouter ce que je vais vous dire. Je vais faire venir ~":

~ Ah oui, j'oubliais, il était allé chercher une pierre d'obsidienne, un coq, et aussi la Nuit. Il est allé chercher la Nuit.

Lorsqu'il fut revenu, il leur déclara "Vienne la nuit, vienne le jour !"

Eux demandent "Mais Vienne la nuit, qu'est-ce que ça veut dire ?"

Et lui : "Tout à l'heure, quand vous sentirez que vos yeux, comment dire ? qu'il leur arrive quelque chose, alors vous devrez les fermer, et puis dormir."

Voici la nuit qui s'approche.

"Mais au fait, comment nous réveillerons-nous ?"

Il leur répond "Ne vous en faites pas. Voici la solution : le coq que voici. Lorsqu'il fera cocorico, je veux dire lorsqu'il se mettra à crier, à chanter cocorico, ce sera pour vous le moment de vous réveiller.""Entendu", disent-ils. 

Restés assis tandis que le soir tombe, ils finissent leur dîner, et soudain se rendent compte :

"Oh là là ! (s'écrie l'un d'entre eux). Qu'est-ce qui arrive donc à mes yeux ?"

Ikpwet lui dit "Ferme-les !", et le voilà qui ferme les yeux.

Alors il s'endort, et sent que son nez se met à ronfler !

Et comme cela continuait pendant un certain temps, eux aussi finirent par tous s'endormir. Ils dormirent ainsi longtemps, longtemps ~ jusqu'au moment où Ikpwet se leva, et où ils entendirent le coq chanter. Cocorico ! Cocorico !

"Allez, c'est l'heure de vous réveiller, réveillez-vous donc !"

Et ils se réveillèrent.

nuit

©  Sawako François 


C'est à ce moment-là qu'Ikpwet saisit son obsidienne, et se mit à déchirer la Nuit, dans toute sa longueur. Il déchira le ciel, là-haut.

Et comme il déchirait la nuit dans toute sa longueur, l'aurore fit son apparition. Et justement, notre expression à nous, dans notre langue ici aux Banks, que "l'aurore déchire" pour dire "le jour se lève", elle vient d'Ikpwet, car c'est lui qui déchira le ciel ce jour-là.

Et lorsqu'il eut ainsi déchiré l'obscurité, le jour se fit, et le coq chanta encore une fois.

Et voilà, c'est fini, et leur vie continua ainsi.

 

 

 
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©   Alexandre François 2013