Promenade ethnolinguistique à Motalava

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La culture

  • Économie et alimentation
  • L'organisation sociale
  • Religion et cosmologie

Économie et alimentation

Les 1800 locuteurs du mwotlap se répartissent en deux groupes: une minorité de 200 personnes environ, a quitté plus ou moins provisoirement l'île de Motalava, pour gagner les villes de Port-Vila ou Santo, situées plus au sud; elle y cherche un travail et un peu d'argent, ce qui n'est pas trop difficile au Vanuatu. En revanche, la majorité, environ 1600 individus, continue de vivre au pays, et à se contenter de l'island life: pas d'électricité, un ou deux véhicules faisant "taxi", et trois ou quatre téléphones collectifs; il n'y a pas non plus de distribution d'eau, et en l'absence de toute rivière, la meilleure eau à boire est celle qui tombe du ciel – quand elle tombe.

Les motalaviens, comme généralement les habitants du Vanuatu hors les deux villes déjà citées, sont principalement des éleveurs et des agriculteurs, utilisant des techniques néolithiques héritées de leurs ancêtres austronésiens, venus jadis de l'Asie du Sud-Est; en cela, les Mélanésiens dans leur ensemble s'opposent par exemple aux Aborigènes d'Australie, population non-austronésienne vivant de la chasse et de la cueillette. En réalité, chasse et cueillette ne sont pas inconnues à Motalava, d'autant plus que la végétation luxuriante s'y prête, dès lors qu'on en maîtrise les secrets. Cependant, les habitants de Motalava pêchent le poisson beaucoup plus souvent qu'ils ne partent à la chasse. Il y a une bonne raison à cela: la faune terrestre est très peu développée dans ces contrées, et mis à part les quelques petits perroquets ou chauves-souris que poursuivent les enfants, la terre ne présente guère d'animal sauvage. La seule exception peut-être, qui fait d'ailleurs la réputation de Motalava dans tout le Vanuatu, sont les délicieux "crabes de cocotier" (nadiy), qui ne se nourrissent que de noix de coco. Outre la pêche déjà mentionnée, qui s'effectue toujours en mer – à la ligne, au filet, ou au harpon – le littoral omniprésent contribue également à l'alimentation, avec ses crabes et ses divers coquillages.

Les animaux que l'on élève au Vanuatu sont traditionnellement des porcs et des volailles, plus récemment des bovins; mais l'île de Motalava ne compte à ce jour que quatre ou cinq vaches, destinée à agrémenter le repas collectif de Noël ! Quant aux plantes cultivées, il s'agit essentiellement de tubercules comme l'igname, le taro ou le manioc. De nombreux fruits sont également utilisés pour l'alimentation, comme les bananes ou le fruit de l'arbre à pain – celui-ci permet, en particulier, de confectionner le nēlēt [photo], sorte de purée ou de flan, et spécialité des îles Banks; d'autres fruits sucrés, comme les mangues ou les ananas, sont particulièrement prisés par les enfants.

Une place toute particulière est réservée, dans cette culture mélanésienne, à la noix de coco, tant on en connaît de vertus: boisson sucrée quand elle est jeune, on l'appelle nōwōh; nourriture charnue quand elle est plus mûre – on dit alors namtig –, elle est souvent râpée pour en extraire la pulpe, et se trouve littéralement mise à toutes les sauces ! On n'en finirait pas de citer les usages non-alimentaires de ce fruit providentiel, depuis les nattes et les décorations confectionnées en palmes de cocotiers, jusqu'aux branches enflammées, employées anciennement comme torche pour s'éclairer. Plus récemment, le cocotier est devenu la source d'extraction du coprah, matière première oléagineuse qui constitue les plus grosses exportations du Vanuatu, en même temps que la principale – voire unique – source de revenus financiers, pour les habitants de Motalava.

Enfin, c'est aussi dans des noix de coco évidées que l'on sert la boisson traditionnelle de cette région du monde, le kava. Cette dernière plante (naga), une variété de poivrier sauvage, tient une place particulière dans la vie des Mélanésiens: boisson narcotique réservée aux hommes, le kava se boit le soir, après le coucher du soleil, dans un moment de partage et de sérénité d'autant plus apprécié par chacun, qu'il vient après une journée de travail sous le soleil.

Bien que les habitants de Motalava mangent plutôt trop que pas assez, le thème de l'alimentation hante leurs références culturelles: toute cérémonie est d'abord synonyme de repas collectifs ou d'échanges de nourriture; mariagepar exemple, les cérémonies funéraires consistent symboliquement à "manger les jours du mort" pour compenser sa perte; et le mariage permet à la famille du garçon d'acheter une femme, en échange certes d'argent véritable (initialement des colliers de coquillages, aujourd'hui de vrais billets de banque), mais aussi de noix de coco et d'un grand gâteau d'igname (diam. 90 cm env.), le natgop, que l'on partage et mange le jour des noces [photo]. Enfin, comme dans d'autres cultures d'ailleurs, les plaisirs – notamment sexuels – et les déplaisirs de la vie seront généralement traduits par des métaphores alimentaires: par exemple, pour dire "ma petite amie", on utilise la marque possessive de la nourriture, nakis (cf. la présentation grammaticale).
 

L'organisation sociale

Parmi les moments solennels concernés par la symbolique de la nourriture, figurent en bonne place les anciennes cérémonies, aujourd'hui disparues, de prise de grade dans les sociétés secrètes. Il s'agissait anciennement, pour les seuls hommes, de suivre tout au long de leur vie un parcours initiatique, au cours duquel un individu gravissait les échelons d'une hiérarchie de grades, qui en comprenait douze: tous les cinq ans en moyenne, tous les hommes du village se réunissaient hors du village, à l'écart des femmes et des enfants, pour une période de forclusion pouvant atteindre plusieurs semaines. Au cours de ces cérémonies dites nahalgoy ("secret"), chaque initié était invité à acheter, contre de l'argent, le droit de "manger (le contenu d')un four", et par conséquent d'acquérir un grade supérieur dans la hiérarchie des honneurs. Néanmoins, le titre qu'il obtenait ainsi, et qui était ouvert à tous les hommes du moment qu'ils pouvaient le payer, était plus un titre honorifique qu'un véritable pouvoir politique; avoir été initié, ne serait-ce qu'au plus bas des grades de la hiérarchie, suffisait pour participer aux prises de décisions collectives, dans une forme de démocratie directe qui peut rappeler l'Athènes classique. Encore aujourd'hui, la société de Motalava n'est pas organisée selon une structure étatique, et les hommes se réunissent régulièrement pour légiférer sur les diverses affaires de la communauté [photo]; tout au plus chaque village délègue-t-il une partie de ses pouvoirs à deux ou trois "chefs" (mayanag), élus par les citoyens et remplacés chaque année.

Autre point commun avec l'Athènes classique, et avec presque toutes les sociétés du monde, les femmes demeurent à l'écart et des honneurs et des décisions collectives, étant censées s'occuper plutôt des affaires domestiques et familiales. Bien que leur rôle soit surtout de faire la cuisine à la maison, elles se rendent quotidiennement, au même titre que les hommes, au lopin de terre familial, pour y cultiver et y prélever la nourriture de chaque jour. Ces "jardins" potagers (nētqē), hérités dans chaque lignée par filiation matrilinéaire, sont parfois situés à plus de 10 km de la maison, à l'autre bout de l'île.

De nos jours, la vie dans l'île de Motalava se passe paisiblement, entre le travail des champs d'une part – parfois assez pénible, il faut l'avouer – et la vie au village, laquelle est sans cesse ponctuée de fêtes et d'occasions pour se retrouver ensemble et… manger. Dans tout l'archipel du Vanuatu, Motalava est réputée comme l'île de la fête, de la danse et du jeu; on n'y manque pas une occasion pour rire ou pour chanter. Aujourd'hui, les parties de cartes ou de volley sont venues remplacer les austères cérémonies initiatiques de jadis, et manifestement, personne ne s'en plaint.

Religion et cosmologie

Depuis plus d'un siècle, les missionnaires protestants ont fait des îles Banks un pays chrétien, où l'on passe presque autant de temps dans les églises qu'en dehors d'elles. Au rite anglican devenu "traditionnel", le disputent aujourd'hui trois ou quatre sectes récemment importées des Etats-Unis, comme les Seventh Day Adventists, qui se portent plutôt bien parmi ces populations apparemment dociles. Cependant, les credos de complaisance ne semblent que rarement s'accompagner d'une foi profonde et véritable en un Dieu unique; ce qui apparaît beaucoup plus nettement, c'est la vivacité qui caractérise encore, à ce jour, les croyances ancestrales dans les esprits et dans la sorcellerie, malgré l'interdit ecclésiastique.

statueMais de même que la société n'est guère hiérarchisée, et semble éclatée en autant de familles et d'individus, de même on aurait du mal à trouver une divinité centrale au panthéon originel de Motalava; même le héros fondateur Iqet (cf. notre mythe) a plus les traits humains d'un Astérix que ceux d'un Jéhovah, et son identification au Dieu chrétien, ou même à un équivalent indigène, s'explique par un syncrétisme récent. L'individualisme de la société se retrouve dans les croyances des Mélanésiens, qui tiennent d'ailleurs moins de la "religion" que des superstitions populaires: les êtres surnaturels sont éclatés en une multitude d'esprits bénéfiques, ou plus souvent maléfiques, établissant le lien entre le monde des Vivants et celui des Morts. D'une façon générique, ces esprits portent le nom de natmat, qu'on peut traduire à la fois comme "homme mort", "fantôme", "revenant", "diable" ou "ogre", dans les contes. De façon amusante, on vous expliquera doctement que telle catégorie de natmat est tout à fait dangereuse pour les Vivants, mais que telle autre race de ces démons ne sont que balivernes de grand'mère, inventées pour effrayer les enfants turbulents.
 

Nous retrouvons ces fantômes, créatures de la jungle et de l'obscurité, dans notre dernier conte, "le Bal des Morts-Vivants". À moins que vous ne préfériez rester dans l'univers des humains (namyam), et voir comment engager une conversation avec eux tant qu'ils sont encore de notre monde ? C'est le moment d'explorer la langue mwotlap.

 

 

 
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©   Alexandre François 2014