Promenade ethnolinguistique à Motalava

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Un conte de Motalava :
Le Bal des Morts Vivants

Diables

  • Présentation
  • Le conte bilingue
  • Le conte en français

Présentation

Pour les motalaviens, la Nuit c'est le monde de l'incertitude, de la peur et du retour des morts parmi les vivants. C'est en effet toujours la nuit qu'apparaissent, aux abords des villages ou dans la forêt plus profonde, les revenants qui font trembler le monde, ces natmat qui font leur pâture des vivants que nous sommes. Aussi se gardera-t-on de fréquenter, à des heures tardives, les endroits les plus obscurs de l'île – y compris, de nos jours, les abords de l'école française de Wongyeskey.

©  A. François 

Une des activités préférées des natmat est la danse, la même danse circulaire qui fait toujours tourner les humains autour des musiciens, que ceux-ci frappent le rythme sur des bambous, ou accompagnent, plus récemment, leurs chansons populaires sur les guitares du String Band. Aux grandes occasions festives dites nokolkol, on voit parfois sortir de la forêt profonde un groupe de ces défunts-revenants venus danser sur la place du village avant de repartir ; et le même terme natmat finit par désigner, en mwotlap, non seulement les fameux esprits des morts, mais aussi les masques traditionnellement portés lors de ces danses, voire toutes sortes de chapeaux.

Le conte qui suit nous est raconté par feu Hansel, un homme de 40 ans environ, qui travaillait et vivait dans la ville de Santo, sans pour autant oublier ni sa langue ni les contes de son enfance. Il nous a raconté l'histoire de deux amis, dont l'un sera emporté malgré lui dans une ronde infernale, au sens propre du terme, dans l'obscurité des montagnes de Motalava, en pleine nuit – là même où personne, ni enfant ni adulte, ne voudrait se trouver après six heures du soir.

Du point de vue ethnolinguistique, cette histoire met constamment en jeu un fait important du mwotlap : la constante référence à l'espace géographique. Que ce soit pour situer des personnages dans un conte ou des individus réels, on ne peut se passer de les identifier par leur appartenance à un lieu précis, plutôt qu'à un nom de famille, par exemple. En mwotlap, la localisation spatiale n'utilise jamais les notions de droite et de gauche, qui nous sont si familières, mais toujours les points cardinaux : ainsi, notre conte exploite très précisément les quatre adverbes directionnels de la langue, à savoir § 3 hag "vers l'Est" (vers Aplow), § 2 hōw "vers l'Ouest" (vers les principaux villages de l'île), § 75 yow "vers la mer", § 35-37 hay "vers la montagne, vers l'intérieur des terres". Cet emploi est constant dans la langue, et l'on ne dit jamais "Assieds-toi à ma gauche", mais "Assieds-toi à mon ouest".

Du point de vue ethnologique, ce que nous avons dit sur les natmat est parfaitement illustré par ce conte : on note ainsi combien ils sont liés au monde de la nuit (§ 25) et disparaissent quand revient le jour (§ 66, 76). D'autre part, alors que le monde des Vivants est clairement associé à la civilisation du village (§ 77), celui des Morts se situe soit au milieu de l'océan (§ 23), soit dans la forêt profonde (§ 35), c'est-à-dire aux deux extrêmes géographiques qui s'opposent aux villages du littoral : soit à l'extrême yow (en mer), soit à l'extrême hay (en forêt).

Par ailleurs, on notera quelques détails déjà mentionnés, comme la double économie de Motalava, axée tant sur la pêche (§ 13, 24) que sur l'agriculture dans le champ familial (§ 5, 18). Et les stratagèmes employés par notre héros ne sont qu'un exemple de l'ingéniosité des gens de Motalava, lorsqu'il s'agit de tirer partie des ressources inépuisables de la nature.

Mais laissons-nous plutôt guider par les aventures de nos deux amis : les frissons sont garantis !

 

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(§ 45-67)

 

Le conte en mwotlap

La traduction française

  1. Tog tog i van en, ige togtog sil, hōw M̄otlap en.
  2. Ba ige togtog sil nen en, hōw me lok me antan, nalqōvēn vitwag tiwag mi natm̄an vitwag mepsis ēntēyō vitwag, natm̄an.
  3. Bas tō, lok hag Aplōw, natm̄an tiwag mi nalqōvēn vitwag, kōyō mepsis ēntēyō vitwag yow, natm̄an.
  4. Ba vētmahē a lotogtog noyō nen, kōyō et ēglal te kōyō.
  5. Ba tita nonon mey natm̄an a tog tō lok hōw me a antan en, kē nivētleg hag / kē nilep ēntēn e, ba kēy so van lētqē a Aplōw.
  6. Ba kēy van hag nen en, kēy mugumgu bah van lētqē nonoy nen en, bas tō etsas van nōlōmgep su vitwag a– ēntēn mey hag Aplōw a kē mepsis a natm̄an vitwag se.
  7. Bas tō tita nonon mey nalqōvēn / yōge matag noyō hag e / kē nivap van hiy yōge matag noyō mey lok hōw me e so "Itōk so yōge lōm̄lōmgep susu gōh kē, kōyō bulsal."
  8. Nen e tō yōge matag noyō nen hatig lep ēntēyō nen e tō kēy m̄ōl lok hōw me.
  9. Tō kēy togtog van nen e yōge lōm̄lōmgep nen e kōyō lililwo hag. Tō kēy motog van i tog en kōyō milililwo galsi, bas tō – tō qōn̄ vitwag se nen en, qe so kōyō mal lōm̄lōmgep ēgēn.
  10. Ba mey nōlōmgep vitwag en, kē vap van hiy tita nonon so / (mey nōk en, yohē lok hōw me antan) van hiy kē so "Talōw e, gēn van tatal hiy bulsal n̄a hag Aplōw."
  11. Nen en, bastō kēy tatal tēy kēy hag nen e ba kōyō vatvat nonoyō e wo "Lōqōn̄ qele nōk, dōyō van hag qōn̄ a– a Qōyē."
  12. (lepnō vitwag, lēvēthiyle gēn a– a Aplōw yeh, lok hōw me antan yeh). Ba so kōyō so tog qōn̄ hōw gēn.
  13. Tō nōqōn̄ nen nivan me nen en, kōyō mavatvat so mey a hōw me antan kē nipn̄on namun nōmōmō. Ale, mey lok hag Aplōw so kē nilep namun negengen, nēdēvet.
  14. Kē nivan me nidyē, nisalsal dēyē kē ; ale mey hōw en nipn̄on me nōmōmō, ale kōyō gengen tiwag bah e tō kōyō qoyo m̄ōlm̄ōl lok se.
  15. Tō dēn̄ me lataem nen e tō lēvētmahē nen en, lōqōn̄ mey a so kōyō so gengen aē en.
  16. Bastō mey hag Aplōw en, nilep tēymat negengen namun, tō kē nivan m̄ag hōw me ēgēn.
  17. Van m̄ag hōw me nen e tō kē nisalsal nagayō ēgēn.
  18. Nisal nēdēvet, naptel, tō nitēymat qēt hōw negengen nimnog, tō kē nidyēdyē a ēplōn en.
  19. Kē medyē kē van, medyē kē van, medyē kē van, nalo en nivanvan geh.
  20. Va–n, dēn̄ me lēlwomyen, ēplōn en tateh qete.
  21. Kē medyē kē van, medyē kē van, nalo mitig tēqēl van lelo vētēl qele nōk, dēm so ēplōn en so nivan me, tateh.
  22. (Mey nōk en a, ēplōn mey a hōw antan en, kē mal mat. Kē mamat.)
  23. Tō kē nihaghag dēyē van, hag dēyē van, dēn̄ van lelo tēvēlēm qele nōk, wa kē et hōw qele kē a tig lō me a qotmet.
  24. Nen e, bastō kē wo "Ipluk mēdēn̄ ēgēn ! Kē wun so nisok sas te mōmō, ba kē wun magalēs kē so kē so nisok te mōmō."
  25. Tō kē medel i van en wa nidēn̄ kē me, vētmahē nivan hōw tō qe so nisu mēlēglēg ēgēn.
  26. Tō kē so "Bulsal, nēk mēdēn̄ ! Oo, no mal van tō me, mahag dēyē nēk van, hag dēyē, tateh. Nok dēm so nēk tavan vēh te me, ba itōk, nondō qulqul namaymay, tō no mahag dēyē dēn̄ nēk van / vētmahē nēk mēdēn̄ me. Ba itōk, negengen no mal tēymat qēt. Ba dō sal ēwē nōmōmō nōk en, dō gengen bah ewo tō... dō mitiy, talōw etō nēk van, ale nok van."
  27. Nen, tō kōyō sal hag nōmōmō nen en, tō nōmōmō nitēymat hōw tō kōyō so gengen, ba mey a /bulsal nonon a/ lok hōw me antan kē, hōw me antan en, kē mavap van hiy kē wo "Bulsal, nēk et et vēglal te no ?"
  28. Ba bulsal nonon mey a hag Aplōw e, kē wo "Oo ! No nēglal nēk. No nēglal so bulsal mino inēk en. Nuqulqul nondō a dō meqtēg yak me a nusu."
  29. Ba kē et lep qete van a lēqtēn a so kē mal mat en.
  30. Kōyō su haghag van tusu gengen nen e, kē nivap lok van wo "Bulsal, nēk et et vēglal te no ?"
  31. Kē nivavap qele nōk e tō– so mey hag en so nidēm vēglal van hiy kē so ikē qele ave.
  32. Ba e, bulsal nonon e wo "Oo ! No nēglal nēk !"
  33. Tō kē nivēhge kē vag tēl, kē nivēhge kē vag tēl nen e, ba kē nivan lēqtēn mey a hag Aplōw en.
  34. Kē wo "Oo, bulsal, no met vēglal nēk ēgēn."
  1. Il était une fois, les gens de Motalava, qui vivaient en villages.
  2. Dans un de ces villages, à l'ouest de l'île, une femme et un homme donnèrent naissance à un petit garçon.
  3. En même temps, à l'est du côté d'Aplow, un homme et sa femme donnèrent, de leur côté, naissance à un autre garçon.
  4. Au début, les deux garçons ne se connaissaient pas.
  5. Mais un jour, le garçon de l'ouest se rendit avec sa mère à l'autre bout de l'île, vers Aplow, pour travailler aux champs.
  6. Lorsqu'ils eurent terminé leur travail aux champs, ils firent la rencontre d'un petit garçon, celui-là même qui était né à Aplow en même temps que lui.
  7. Alors la mère du garçon de l'est dit à celle du côté de l'ouest "Ce serait bien si nos deux garçons devenaient des amis, n'est-ce pas ?"
  8. Elles se mirent d'accord, puis repartirent chacune avec son enfant.
  9. Au fil des années, nos deux garçons grandissaient en même temps, grandissaient tant et si bien, qu'ils finirent par devenir de jeunes hommes.
  10. Un jour, l'un des deux garçons (c'était celui de l'ouest) dit à sa mère "Demain, si nous allions voir mon copain de l'est, là-bas, à Aplow ?"
  11. Ils se rendirent là-bas, et les deux amis prirent rendez-vous pour la prochaine fois "Tel jour, nous pique-niquerons ensemble, sur la plage de Kpwôyê."
  12. (vous savez, un lieu-dit sur la plage, au milieu de l'île, entre Aplow à l'est et la côte ouest). Ils se donnèrent donc rendez-vous là-bas pour y passer la journée.
  13. Pour le jour du rendez-vous, ils avaient convenu que le garçon de l'ouest devrait venir avec une provision de poissons, tandis que le garçon d'Aplow, à l'est, devait apporter des légumes, de l'igname sauvage…
  14. Celui-ci, le jour venu, devait attendre en préparant un feu, pendant que le garçon de l'ouest irait pêcher du poisson ; ensuite, tous les deux prendraient ensemble le repas, avant de rentrer chez eux.
  15. Puis vint ce fameux moment, le jour où ils devaient manger ensemble.
  16. Le garçon d'Aplow emporta ses légumes, et arriva le premier à Kpwôyê.
  17. Une fois arrivé, il alluma un feu pour préparer leurs grillades.
  18. Il grillait des ignames et des bananes ; et lorsque ce fut prêt, il se mit à attendre son ami.
  19. Il l'attendit, l'attendit, l'attendit des heures, tandis que le soleil continuait sa course.
  20. Lorsque midi arriva, son ami n'était toujours pas là.
  21. Il l'attendit, l'attendit, l'attendit longtemps ; le soleil se penchait comme pour marquer trois heures, mais l'ami attendu ne venait toujours pas.
  22. (En réalité, ce qui se passait, c'est que son ami de l'ouest, il venait de mourir. Il était mort.)
  23. Il resta longtemps assis à l'attendre ainsi, jusqu'à cinq heures du soir environ, lorsqu'il le vit soudain apparaître du côté de la mer.
  24. "Ah ! Le voici donc, mon ami !", pensa-t-il. "Il a sans doute cherché longtemps du poisson, mais il a dû avoir beaucoup de mal à en trouver, j'imagine."
  25. Lorsque son ami arriva auprès de lui, la journée touchait à sa fin, et laissait déjà place à l'obscurité.
  26. "Eh bien, mon ami !" s'écria-t-il, "te voilà enfin ! Moi, ça fait des heures que je suis assis ici, à t'attendre, sans résultat. J'avais fini par croire que tu ne viendrais jamais ! Heureusement, notre amitié est plus forte que tout, c'est pourquoi je t'ai attendu jusqu'à ton arrivée. Bon, qu'à cela ne tienne, le repas est déjà prêt : faisons griller tes poissons, mangeons-les, et puis après une bonne nuit de repos, demain matin nous rentrerons chacun de notre côté."
  27. Alors ils se mirent à griller le poisson, et lorsque tout fut prêt pour le repas, le garçon de l'ouest se tourna vers son ami, et lui demanda : "Dis-moi, mon ami, tu ne me reconnais pas ?"
  28. Son copain d'Aplow lui répondit aussitôt "Mais bien sûr que je t'ai reconnu ! Je vois bien que tu es mon ami, celui que j'ai depuis ma plus tendre enfance."
  29. Dans son esprit, il n'avait pas encore compris que son ami était mort.
  30. Ils restèrent assis quelque temps, puis il lui reposa la question : "Dis-moi, mon ami, tu ne me reconnais pas ?"
  31. Il lui répétait cette question pour que son ami se rende compte de ce qui était arrivé.
  32. Encore une fois, son ami répondit "Mais bien sûr que je t'ai reconnu !"
  33. Il lui répéta sa question une troisième fois, en s'approchant du garçon d'Aplow, pour qu'il le voie mieux.
  34. Soudain, celui-ci s'écria : "Ça y est, maintenant, je t'ai reconnu !"
  1. Kē wo "Nēk wo met vēglal no qele ave, ba anen. No mal mat. Ba itōk, nēk tog mētēmteg. Dōyō gengen bah nōk en, ba dōyō vēykal n̄a hay a luwutwut alge gēn.
  2. Ba dō so mavan qiyig hay en, kēy kolkol tō hay en. Nokolkol liwo len̄. Nalaklak liwo len̄, kēy laklak (kastom, qele gēn).
  3. Ba dō wo mavan qiyig hay en, welan nonoy kē tēvēhge qiyig dōyō so 'Mōkhe sēysēy tamyam gēn ! Net vitwag aē tege mi gēn kē, a kē nēh ! Ba gēn tukuy qiyig kē !'
  4. Ba kē so mavap qiyig so 'gēn kōn̄kōn̄lat namnengēn', ba nēk lep nēqētēnge a nususu ōk, bastō nēk tēy van lemnē.
  5. Nēk tet so gēn titig walēg qiyig, ba kē tetgal qiyig gēn. Tō kē so mavap qiyig so 'kōn̄kōn̄lat namnengēn' en, ba nēk lep nēqētēnge susu en, ba nēk vigiy qele nōk e, ba tō kē nimlamlat. Tō kē nēglal so nēk kōn̄kōn̄lat namnē.
  6. Kē tēvēhge qiyig nēk vag tēl. Vitwag se, so gēn so gaygayēy – gaygayēy, a– n̄itn̄it nēlwoge, a–? (a so n̄ n̄ n̄, qele gēn). Tō so kē nivan qiyig me hiy gēn del a–, ige tamat del geh nōk en, ige del tamat del en tagaleg qiyig qele anen. Ba kē nidēn̄ qiyig nēk me en, a– ? nēk gaygayēy nōnōm. Nēk n̄itn̄it nēlwē mahgē.
  7. Bas tō, vitwag se, kē tavap qiyig so / gēn lak van i lak en e kē tavap qiyig so 'Tig yoyon̄ ! Net vitwag aē tege mi gēn kē, kē nēh ! Ba leplep yak namtangēn e, mōk lok van'. Bastō mey nōk en a–, dō lep a– (nēk nēglal natmatvēvē ? Matvēvē a van a lēqētēnge a nēk et van a kē nilawlaw a qele namte et – bas igēn !)
  8. Ba nēk lep e, mōk vōyō, mōk vitwag me nōk, mōk vitwag me nōk. Kē nihaghag a lēqētēnge a nemyen̄. Tō mōk me nōk, mōk tekelgi. "
  9. Tō kē wo "Itōk. No mal lep nēdēmdēm a nēk vap me en / Nohohole a nēk vap me en, no mal ēglal ēgēn."
  10. Tō kē melep nivingey, melep nēqētēnge a nemlamlat a / nēqētēnge susu, bas tō melep namatvēvē nen, tō kōyō van.
  1. Alors l'autre déclara " Si tu m'as reconnu, tu ne t'es pas trompé. Je suis mort. Mais tout va bien, n'aie pas peur. Finissons notre repas, et puis nous nous rendrons ensemble là-haut, dans la montagne, au milieu de la forêt.
  2. Quand nous arriverons là-haut, nous tomberons sur une fête, une fête immense. C'est un bal, où l'on danse comme autrefois.
  3. Mais tu verras, lorsque nous arriverons là-haut, leur chef s'écriera tout à coup : "Ça sent la chair fraîche ici ! Il se cache parmi nous un être humain, qui vient du monde des vivants !! Nous allons le dévorer !"
  4. Alors, quand il donnera l'ordre à tout le monde "Faisons craquer les os de nos bras !", toi tu devras prendre quelques brindilles, et les tenir dans la main.
  5. Alors que nous serons tous debout en cercle, il viendra nous inspecter les uns après les autres. Dès qu'il te dira "Vas-y, fais craquer les os de tes bras !" alors tu devras écraser tes brindilles et les briser en mille morceaux : il croira ainsi que tu te craques les bras.
  6. En tout, il t'imposera trois épreuves. Pour la deuxième, il nous demandera tous de grincer des dents. Il passera en revue tous les fantômes de la fête, et chacun fera tour à tour la même chose. Quand ce sera ton tour, tu devras également grincer des dents, en les frottant les unes contre les autres.
  7. Enfin, troisième épreuve, il s'exclamera tout d'un coup "Ne bougez plus ! Il y a là, parmi nous, un être humain, vivant ! Que chacun d'entre nous retire ses yeux de ses orbites, puis les y remette !" À ce moment-là, toi et moi nous prendrons des champignons matvêvê, tu sais, ces champignons qui brillent sur le tronc des arbres, et qui ressemblent à des yeux ?
  8. Eh bien ces champignons, prends-en deux, un dans chaque main (tu en trouveras sur les souches d'arbres). Puis tu les remettras sur tes deux yeux, l'un ici, l'autre de l'autre côté. "
  9. "Entendu", répondit son ami, "j'ai compris toutes tes instructions, tout ce que tu m'as expliqué je m'en souviendrai."
  10. Il se munit alors de coquillages, de brindilles friables, et enfin de ces champignons matvêvê, puis ils se mirent en route.

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(§ 45-67)

  1. Van i van van en dēn̄ hay alge, yon̄teg hay en a– nokolkol en : hēywē nowmat ! Nokolkol en nilwo. Kēy lak tō en, hēywē.
  2. Kōyō dēn̄ kēy van nen e wo tō a– lak biyin̄ kēy.
  3. Lak walēg van, lak walēg van, lak walēg van, amtaln̄an et liwo ne tamat en, kē nivēhge kēy wo : "Igēn del, tig yoyon̄ ! Nōmōkhe sēysēy tamyam nōk en aa, gēn mas kuy nēqtēn a isqet agōh ! Net vitwag a– mi gēn gōh en aa, kē nēh laptō ! Ba gēn mas kuy kē ! Ale ige del tig walēg !"
  4. Ige del tig walēg qēt. Tiwag mi net mey a nubulsal nonon a nēh en, kē aē.
  5. Tō a kē vap van hiy kēy e wo "Ale, gēn gaygayēy !" (so kēy n̄it nēlwoy)
  6. Tō kē nivan hiy natmat mey nōk, kē vap van so "n̄it tog nēlwē." – Natmat mey nen nigaygayēy. n̄ n̄ n̄
  7. "Ale, vitwag se !" Vitwag wo " n̄ n̄ n̄"
  8. Kē mavan van van, ige del e dēn̄ me hiy kē ; nen e, kē nilep nivingey, tekelgi tekelgi. Ba kē nioh qele nōk en aa, qele a so "n̄ n̄ n̄", qele agōh.
  9. "Oo, itōk, ale ! Tateh, tateh net mey a nēh agōh. Kohed, gēn laklak lok."
  10. Kēy lak van i lak i lak i lak i lak en e kē wo "Gēn tog yon̄ ! Mōkhe sēysēy tamyam nōk en aa, gēn mas kuy nēqtēn a– isqet agōh ! Net mey a nēh, kē tege mi gēn alon agōh ! Gēn tig walēg qēt lok !"
  11. Tig walēg nen, kē wo "Ale, gēn kōn̄kōn̄lat namnengēn !" 
  12. Van van hiy vitwag, kē nikōn̄lat nihiy lemnen. Kē mavan walēg a– ige tamat a kēy nam̄adeg geh nen e, kēy magaleg qele anen.
  13. Dēn̄ me hiy kē, net mey a nēh en kē nilep nēqētēnge en aa, nipgipgiy qele nōk en, nēqētēnge nimlamlat.
  14. Kē wo "Tateh ! Kē tateh gōh. Gēn laklak lok !"
  15. Nokolkol en, nokolkol e nilwo.
  16. Nen e, kēy lak van i lak i lak en, kē nihiggoy lok kēy, wo (mey nōk en, vētmahē nivanvan me, sisqet so nimyen ēgēn !) – wo "Gēn leplep yak namtangēn ! Ami del tig walēg lok se !"
  17. Ige del tig walēg qēt lok se, kē nivan me niqtēg van hiy vitwag, wo "Lep yak namte !" Kē nilep yak namtan, kē nitig hōw, ewa "Mōk lok van !" Kē nimōk lok van.
  18. Ige tamat del geh nen en, kēy magaleg kēy qele anen.
  19. Dēn̄ me hiy kē, matvēvē a kē mōmōk tō a tekelgi tekelgi.
  20. Nen e wo "Lep yak namte !" Kē nihatig hag nen, nilepyak vitwag vitwag, nitēy goy, "Mōk lok se van !" kē nimōk van.
  21. Kē nimōk lok se van nen e wo tō welan nonoy e wo "Tateh, kē tateh gōh. Gēn laklak lok !"
  22. Ba mey nōk en aa, bulsal nonon mey a mal mat kē mal vap van hiy kē so "Vētmahē so monognog meyen qiyig me, no so mitig m̄ag qiyig so meskiyak qiyig en, e nēk dam no."
  23. Bastō kēy lak van i lak en, yon̄teg van qele kē a– vētmahē ninognog meyen me nen en, e bulsal nonon mey a mal mat kē wo "Bulsal ! Dam ēgē lēklek ! Dō yow ēagōh !" Tō so kōyō so valag ēgēn.

 
 
 

 

     
     
  1. Ils gravirent toute la côte jusqu'au sommet de la montagne, où ils entendirent soudain les échos d'une fête. C'était donc vrai ! La fête était immense ; et l'on y dansait à perdre haleine.
  2. Lorsque nos deux compagnons arrivèrent à leur hauteur, ils entrèrent eux-mêmes dans la danse.
  3. La danse tournait, tournait, tournait, lorsque soudain le chef des fantômes s'exclama : "Halte, ne bougeons plus ! Ça sent la chair fraîche ici, il faut à tout prix l'attraper et le dévorer. Car il y a un homme parmi nous, ici même, qui est encore vivant ! Nous allons le dévorer ! Mettons-nous tous en cercle."
  4. Ils se mirent tous en cercle, y compris le jeune homme venu du monde des Vivants.
  5. Alors il leur donna l'ordre de tous grincer des dents.
  6. Il s'approcha de l'un des fantômes, et lui ordonna "Vas-y, grince des dents !" – et le fantôme de s'exécuter : KkKkKk…
  7. Allez, au suivant ! – et lui "KkKkKk…"
  8. Continuant ainsi à les passer en revue, il finit par arriver à hauteur de notre héros. Celui-ci s'empara de ses coquillages, un dans chaque main, et les frotta l'un contre l'autre, faisant le même bruit "KkKkKk…"
  9. "OK c'est bon ! Je me suis trompé, il n'y a aucun être humain parmi nous. Allons, que la danse continue !"
  10. La danse reprit, et se remit à tournoyer, tournoyer, tournoyer, lorsqu'il s'exclama soudain "Silence ! Ça sent la chair fraîche ici, il faut le dévorer sur-le-champ ! Il y a un homme parmi nous, ici même, qui est encore vivant ! Remettons-nous tous en cercle."
  11. Quand tous furent disposés en cercle, il leur donna l'ordre de faire craquer les os de leurs bras. 
  12. Chaque fois qu'il approchait de quelqu'un, il lui brisait les bras en mille morceaux. Il fit la même chose à tous les fantômes autant qu'ils étaient, l'un après l'autre.
  13. Lorsqu'il atteignit le jeune homme du monde des vivants, celui-ci prit ses brindilles et serra les mains très fort pour les faire craquer.
  14. "C'est bon, s'écria-t-il, il n'est pas ici! Que la danse continue!"
  15. La fête reprit, une fête immense.
  16. Après une longue, longue danse, il les interrompit une nouvelle fois, et dit (entre-temps les heures s'étaient écoulé, et déjà le jour approchait) – il dit "Nous allons tous retirer les yeux de nos orbites ! Tout le monde en cercle !"
  17. Quand tout le monde se fut mis en cercle, il s'approcha du premier, et lui ordonna "Enlève tes yeux !" – et lui, de les retirer ; "Remets-les !" – il les remit en place.
  18. Tous les fantômes, tous autant qu'ils étaient, firent la même chose les uns après les autres.
  19. Quand il arriva à sa hauteur, il avait déjà placé ses champignons de chaque côté.
  20. L'autre lui ordonna "Enlève tes yeux !" – et lui de les enlever, l'un après l'autre, en les gardant dans la main ; "Remets-les en place !" – et il les remit en place.
  21. Quand il les eut remis en place, leur chef s'exclama "Bon, il n'est pas ici ! Que la danse continue !"
  22. Or, celui des deux amis qui était mort, avait dit à l'autre "Lorsque le jour s'approchera, si tu me vois prendre soudain la fuite devant toi, tu dois me suivre."
  23. Et comme la danse se poursuivait, on vit peu à peu la nuit faire la place au jour ; alors, celui qui était mort dit "Mon ami, dépêche-toi, suis-moi, c'est maintenant qu'il faut nous enfuir !" Et ils s'apprêtent à prendre la fuite.
  1. Nen ewo tō a– kēy laklak walēg lavetō wa mey a / bulsal nonon mey a mal mat en, kē a mitig m̄ag nen en, mey a nēh en madam kē.
  2. Kōyō a meskiyak va–n dēn̄ yow qele nōk nen e wa, welan noy net vēglal kē wo "Mōkhe sēysēy tamyam e tō sikyak vatag yow ! Dam kē !"
  3. Ige tamat del geh nen e tō a damti kē ēgēn.
  4. Damti kōyō yow nen, kōyō meskiyak meskiyak, hēw tēqēl hōw luwutwut, leqyan̄, vēykal lok luwutwut, hēw tēqēl, valag me nen e, dēn̄ me natmat vitwag hag tō nen aa, a Natmat Lah. Nalah nonon nilwo.
  5. Kē mitiy tō nen en aa, mey a nēh en niskiyak me nen e, vaysig veteg van a lalah nonon, e kē nigayka yak me nen wo "Eeeey ! Nahap gōh ? !"
  6. Nen e kē niskiyak tasga.
  7. Ige dēn̄ kē me nen wo "Nēk metsas net sikyak vatag me gōh ?"
  8. Wo "Oo ! Valag vatag yow anen !"
  9. Kēy dam kē yow me nōk e vētmahē nivan me tō kē so nimyemyen geh me ēgēn.
  10. Tō a kē meskiyak nen e, vētmahē nimyen galsi hōw nen en aa, tō kē niyow sey lō van a lepnō nonon a lēm̄ a Aplōw nen e, tō kē nimat m̄ōl.
  11. Tō kēy wow goy van hiy kē tō – wow goy kē van i van en, kē niēh lok me nen e, bastō kēy vēhge kē van so "Qele ave ?"
  12. Tō kē nikaka hag namtehal mey a kōyō mavan tō aē en.
  13. Kaka qēt van aē nen e tō, nibah ēgēn.
     
  14. Tō nakaka noyō en nibah hōw gēn.

 

  1. Et tandis que la danse continue de tourner indéfiniment, les deux amis prennent leurs jambes à leur cou : celui qui est mort devant, celui qui est vivant derrière.
  2. À peine étaient-ils partis en courant, que le chef s'en aperçut : "Ça sent la chair fraîche qui file à toute vitesse en bas, vers la mer ! rattrapez-le !"
  3. Toute la horde des fantômes se met à la poursuite du jeune homme !
  4. Se voyant poursuivis, les deux amis redoublent d'effort dans leur course éperdue : ils dévalent la montagne, en escaladent une autre, redescendent, courent de toutes leurs forces, et tombent sur un autre fantôme qui se trouvait là : Fantôme Couilles-Géantes.
  5. Le garçon dans sa course pose le pied sur sa bourse géante, le tirant de son sommeil dans un hurlement de douleur : "Aaaaaïe ! Qu'est-ce qui se passe ?!"
  6. Mais le jeune homme a déjà filé.
  7. Les autres arrivent en courant : "Tu n'aurais pas vu passer un vivant, qui filait par ici ?"
  8. "Si, répondit-il, il dévale la montagne et se dirige vers la mer, là-bas !"
  9. Ils se lancent tous à sa poursuite, mais voilà que le jour commence à se lever.
  10. Et alors qu'il continue sa course folle, le jour vient couvrir toute la voûte céleste ; tant et si bien qu'il peut atteindre son village d'Aplow et sa maison, où il finit par s'évanouir.
  11. Les siens accourent pour prendre soin de lui, en sorte qu'il finit par reprendre ses esprits. Tout le monde s'empresse alors de lui poser mille questions,
  12. et il se met à leur raconter tout ce qui leur était arrivé.
  13. Il leur raconte toute son histoire, et c'est fini.
  14. L'histoire des deux amis se termine ainsi.

Il était une fois les gens de Motalava, qui vivaient en villages.

Dans un de ces villages, à l'ouest de l'île, une femme et un homme donnèrent naissance à un petit garçon.

En même temps, à l'est du côté d'Aplow, un homme et sa femme donnèrent, de leur côté, naissance à un autre garçon.

Au début, les deux garçons ne se connaissaient pas.

Mais un jour, le garçon de l'ouest se rendit avec sa mère à l'autre bout de l'île, vers Aplow, pour travailler aux champs.

Lorsqu'ils eurent terminé leur travail aux champs, ils firent la rencontre d'un petit garçon, celui-là même qui était né à Aplow en même temps que lui.

Alors la mère du garçon de l'est dit à celle du côté de l'ouest "Ce serait bien si nos deux garçons devenaient des amis, n'est-ce pas ?"

Elles se mirent d'accord, puis repartirent chacune avec son enfant.

 

 Au fil des années, nos deux garçons grandissaient en même temps, grandissaient tant et si bien, qu'ils finirent par devenir de jeunes hommes.

Un jour, l'un des deux garçons (c'était celui de l'ouest) dit à sa mère "Demain, si nous allions voir mon copain de l'est, là-bas, à Aplow ?"

Ils se rendirent là-bas, et les deux amis prirent rendez-vous pour la prochaine fois "Tel jour, nous pique-niquerons ensemble, sur la plage de Kpwôyê."

(vous savez, un lieu-dit sur la plage, au milieu de l'île, entre Aplow à l'est et la côte ouest). Ils se donnèrent donc rendez-vous là-bas pour y passer la journée.


©  A. François   

Pour le jour du rendez-vous, ils avaient convenu que le garçon de l'ouest devrait venir avec une provision de poissons, tandis que le garçon d'Aplow, à l'est, devait apporter des légumes, de l'igname sauvage…

Celui-ci, le jour venu, devait attendre en préparant un feu, pendant que le garçon de l'ouest irait pêcher du poisson ; ensuite, tous les deux prendraient ensemble le repas, avant de rentrer chez eux.

Puis vint ce fameux moment, le jour où ils devaient manger ensemble.

Le garçon d'Aplow emporta ses légumes, et arriva le premier à Kpwôyê.

Une fois arrivé, il alluma un feu pour préparer leurs grillades.

Il grillait des ignames et des bananes ; et lorsque ce fut prêt, il se mit à attendre son ami.

Il l'attendit, l'attendit, l'attendit des heures, tandis que le soleil continuait sa course.

Lorsque midi arriva, son ami n'était toujours pas là.

Il l'attendit, l'attendit, l'attendit longtemps ; le soleil se penchait comme pour marquer trois heures, mais l'ami attendu ne venait toujours pas.

(En réalité, ce qui se passait, c'est que son ami de l'ouest, il venait de mourir. Il était mort.)

 

Il resta longtemps assis à l'attendre ainsi, jusqu'à cinq heures du soir environ, lorsqu'il le vit soudain apparaître du côté de la mer.

"Ah ! Le voici donc, mon ami !", pensa-t-il. "Il a sans doute cherché longtemps du poisson, mais il a dû avoir beaucoup de mal à en trouver, j'imagine."

Lorsque son ami arriva auprès de lui, la journée touchait à sa fin, et laissait déjà place à l'obscurité.

"Eh bien, mon ami !" s'écria-t-il, "te voilà enfin ! Moi, ça fait des heures que je suis assis ici, à t'attendre, sans résultat. J'avais fini par croire que tu ne viendrais jamais ! Heureusement, notre amitié est plus forte que tout, c'est pourquoi je t'ai attendu jusqu'à ton arrivée. Bon, qu'à cela ne tienne, le repas est déjà prêt : faisons griller tes poissons, mangeons-les, et puis après une bonne nuit de repos, demain matin nous rentrerons chacun de notre côté."


©  Brenda François 

Alors ils se mirent à griller le poisson, et lorsque tout fut prêt pour le repas, le garçon de l'ouest se tourna vers son ami, et lui demanda : "Dis-moi, mon ami, tu ne me reconnais pas ?"

Son copain d'Aplow lui répondit aussitôt "Mais bien sûr que je t'ai reconnu ! Je vois bien que tu es mon ami, celui que j'ai depuis ma plus tendre enfance."

Dans son esprit, il n'avait pas encore compris que son ami était mort.

Ils restèrent assis quelque temps, puis il lui reposa la question : "Dis-moi, mon ami, tu ne me reconnais pas ?"

Il lui répétait cette question pour que son ami se rende compte de ce qui était arrivé.

Encore une fois, son ami répondit "Mais bien sûr que je t'ai reconnu !"

Il lui répéta sa question une troisième fois, en s'approchant du garçon d'Aplow, pour qu'il le voie mieux.

Soudain, celui-ci s'écria : "Ça y est, maintenant, je t'ai reconnu !"

 

Alors l'autre déclara " Si tu m'as reconnu, tu ne t'es pas trompé. Je suis mort. Mais tout va bien, n'aie pas peur. Finissons notre repas, et puis nous nous rendrons ensemble là-haut, dans la montagne, au milieu de la forêt.

Quand nous arriverons là-haut, nous tomberons sur une fête, une fête immense. C'est un bal, où l'on danse comme autrefois.

Mais tu verras, lorsque nous arriverons là-haut, leur chef s'écriera tout à coup : "Ça sent la chair fraîche ici ! Il se cache parmi nous un être humain, qui vient du monde des vivants !! Nous allons le dévorer !"

Alors, quand il donnera l'ordre à tout le monde "Faisons craquer les os de nos bras !", toi tu devras prendre quelques brindilles, et les tenir dans la main.

Alors que nous serons tous debout en cercle, il viendra nous inspecter les uns après les autres. Dès qu'il te dira "Vas-y, fais craquer les os de tes bras !" alors tu devras écraser tes brindilles et les briser en mille morceaux : il croira ainsi que tu te craques les bras.

En tout, il t'imposera trois épreuves. Pour la deuxième, il nous demandera tous de grincer des dents. Il passera en revue tous les fantômes de la fête, et chacun fera tour à tour la même chose. Quand ce sera ton tour, tu devras également grincer des dents, en les frottant les unes contre les autres.

Enfin, troisième épreuve, il s'exclamera tout d'un coup "Ne bougez plus ! Il y a là, parmi nous, un être humain, vivant ! Que chacun d'entre nous retire ses yeux de ses orbites, puis les y remette !" À ce moment-là, toi et moi nous prendrons des champignons matvêvê, tu sais, ces champignons qui brillent sur le tronc des arbres, et qui ressemblent à des yeux ?

Eh bien ces champignons, prends-en deux, un dans chaque main (tu en trouveras sur les souches d'arbres). Puis tu les remettras sur tes deux yeux, l'un ici, l'autre de l'autre côté. "

"Entendu", répondit son ami, "j'ai compris toutes tes instructions, tout ce que tu m'as expliqué je m'en souviendrai."

 

Il se munit alors de coquillages, de brindilles friables, et enfin de ces champignons matvêvê, puis ils se mirent en route.
 

Ils gravirent toute la côte jusqu'au sommet de la montagne, où ils entendirent soudain les échos d'une fête. C'était donc vrai ! La fête était immense ; et l'on y dansait à perdre haleine.

Lorsque nos deux compagnons arrivèrent à leur hauteur, ils entrèrent eux-mêmes dans la danse.

La danse tournait, tournait, tournait, lorsque soudain le chef des fantômes s'exclama : "Halte, ne bougeons plus ! Ça sent la chair fraîche ici, il faut à tout prix l'attraper et le dévorer. Car il y a un homme parmi nous, ici même, qui est encore vivant ! Nous allons le dévorer ! Mettons-nous tous en cercle."

Ils se mirent tous en cercle, y compris le jeune homme venu du monde des Vivants.

Alors il leur donna l'ordre de tous grincer des dents.

Il s'approcha de l'un des fantômes, et lui ordonna "Vas-y, grince des dents !" – et le fantôme de s'exécuter : KkKkKk…

Allez, au suivant ! – et lui "KkKkKk…"

Continuant ainsi à les passer en revue, il finit par arriver à hauteur de notre héros. Celui-ci s'empara de ses coquillages, un dans chaque main, et les frotta l'un contre l'autre, faisant le même bruit "KkKkKk…"

"OK c'est bon ! Je me suis trompé, il n'y a aucun être humain parmi nous. Allons, que la danse continue !"

©  A. François 

La danse reprit, et se remit à tournoyer, tournoyer, tournoyer, lorsqu'il s'exclama soudain "Silence ! Ça sent la chair fraîche ici, il faut le dévorer sur-le-champ ! Il y a un homme parmi nous, ici même, qui est encore vivant ! Remettons-nous tous en cercle."

Quand tous furent disposés en cercle, il leur donna l'ordre de faire craquer les os de leurs bras.

Chaque fois qu'il approchait de quelqu'un, il lui brisait les bras en mille morceaux. Il fit la même chose à tous les fantômes autant qu'ils étaient, l'un après l'autre.

Lorsqu'il atteignit le jeune homme du monde des vivants, celui-ci prit ses brindilles et serra les mains très fort pour les faire craquer.

"C'est bon, s'écria-t-il, il n'est pas ici ! Que la danse continue !"

La fête reprit, une fête immense.

Après une longue, longue danse, il les interrompit une nouvelle fois, et dit (entre-temps les heures s'étaient écoulées, et déjà le jour approchait) – il dit "Nous allons tous retirer les yeux de nos orbites ! Tout le monde en cercle !"

Quand tout le monde se fut mis en cercle, il s'approcha du premier, et lui ordonna "Enlève tes yeux !" – et lui, de les retirer ; "Remets-les !" – il les remit en place.

Tous les fantômes, tous autant qu'ils étaient, firent la même chose les uns après les autres.

Quand il arriva à sa hauteur, il avait déjà placé ses champignons de chaque côté.

L'autre lui ordonna "Enlève tes yeux !" – et lui de les enlever, l'un après l'autre, en les gardant dans la main ; "Remets-les en place !" – et il les remit en place.

Quand il les eut remis en place, leur chef s'exclama "Bon, il n'est pas ici ! Que la danse continue !"

 

Or, celui des deux amis qui était mort, avait dit à l'autre "Lorsque le jour s'approchera, si tu me vois prendre soudain la fuite devant toi, tu dois me suivre."

Et comme la danse se poursuivait, on vit peu à peu la nuit faire la place au jour ; alors, celui qui était mort dit "Mon ami, dépêche-toi, suis-moi, c'est maintenant qu'il faut nous enfuir !" Et ils s'apprêtent à prendre la fuite.

 

Et tandis que la danse continue de tourner indéfiniment, les deux amis prennent leurs jambes à leur cou : celui qui est mort devant, celui qui est vivant derrière.


 

©  Sawako François 

À peine étaient-ils partis en courant, que le chef s'en aperçut : "Ça sent la chair fraîche qui file à toute vitesse en bas, vers la mer ! rattrapez-le !"

Toute la horde des fantômes se met à la poursuite du jeune homme !

Se voyant poursuivis, les deux amis redoublent d'effort dans leur course éperdue : ils dévalent la montagne, en escaladent une autre, redescendent, courent de toutes leurs forces, et tombent sur un autre fantôme qui se trouvait là : Fantôme Couilles-Géantes.

Le garçon dans sa course pose le pied sur sa bourse géante, le tirant de son sommeil dans un hurlement de douleur : "Aaaaaïe ! Qu'est-ce qui se passe ?!"

Mais le jeune homme a déjà filé.

Les autres arrivent en courant : "Tu n'aurais pas vu passer un vivant, qui filait par ici ?"

"Si, répondit-il, il dévale la montagne et se dirige vers la mer, là-bas !"

Ils se lancent tous à sa poursuite, mais voilà que le jour commence à se lever.

Et alors qu'il continue sa course folle, le jour vient couvrir toute la voûte céleste ; tant et si bien qu'il peut atteindre son village d'Aplow et sa maison, où il finit par s'évanouir.

Les siens accourent pour prendre soin de lui, en sorte qu'il finit par reprendre ses esprits. Tout le monde s'empresse alors de lui poser mille questions,

et il se met à leur raconter tout ce qui leur était arrivé.

Il leur raconte toute son histoire, et c'est fini.

 

L'histoire des deux amis se termine ainsi.

 

 

 

 
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